Voilà enfin le grand jour, la course qui m'a toujours fait rêver alors que j'étais encore footballeur et que la pratique du triathlon n'était qu'une lointaine idée, très lointaine. Cette épreuve qui semblait tellement inaccessible il y a 5 ans mais pour laquelle j'avais pris le pari de m'aligner en 2018 pour célébrer mes 40 ans. Un défi un peu fou à l'époque, mais qui prend tout son sens ce mercredi 15 août 2018 lorsque mon réveil sonne à 3h00. La nuit n'a pas été de tout repos car le feu d'artifice et la fête organisés sur le lac juste à côté de notre lieu de vacances m'ont pratiquement empêché de dormir. Mais le réveil se passe bien, je prends le petit déjeuner que j'avais prévu et en route pour Embrun. Ma famille se lève également très tôt pour venir m'encourager, mes enfants sont debout à 4h00 et leurs visages fatigués et prêts à me soutenir font plaisir à voir.

J'entre dans le parc à vélo un peu avant 4h45, j'échange les derniers mots d'encouragements auprès de ma famille, on se sert dans les bras et c'est parti pour une longue journée de sport. La tension est déjà palpable, tout le monde est concentré et se prépare alors qu'il fait très frais et que le ciel est encore totalement noir. On devine dans l'obscurité les formes des montagnes qui vont être le cadre de cette course mythique pour tout triathlète. Nicolas V. est déjà là, il se prépare et n'hésite pas à me redonner quelques précieux conseils. C'est agréable et rassurant d'avoir un co-équipier aussi expérimenté à mes côtés, multiple finisher IM et 3 fois finisher de l'Embrunman. Rien que ça !

5h50 : le départ des filles va être donnée et l'ambiance monte d'un cran. Plus que quelques minutes avant la mise à l'eau des 1150 triathlètes masculins dont je fais partie. Arrive enfin l'heure fatidique et curieusement je ne ressens pas de stress particulier. La natation qui est toujours ma discipline faible ne me fait plus peur, je sais que je suis capable de nager un moment et que je vais sortir de l'eau. Je considère ces 3800m de natation comme une mise en route permettant de démarrer cette longue journée. Les conditions sont idéales avec une eau annoncée par le speaker à 20,5°C et l'absence de courant (contrairement au ToursnMan) me rassure. Je laisse partir les plus costauds et j'attends 2 o 3 minutes avant de me mettre à l'eau pour éviter les coups. Les premières sensations sont bonnes, je suis plutôt bien et l'obscurité ne me gêne pas vraiment. Je prends beaucoup de coups et j'ai quand même du mal à me positionner. Je rattrape notamment des gens qui nagent la brasse et que je n'arrive pas à contourner. Ça m'agace un peu mais je reste concentré et j'avance à mon rythme. Pas de souci d'orientation pour le moment mais encore et toujours des coups et des touchettes avec les autres nageurs autour de moi. Je termine la première boucle et le décor est absolument magique : le soleil se lève sur le sommet des montagnes et le lac s’éclaircit peu à peu. C'est suffisamment rare pour être signalé, mais je prends un réel plaisir à nager dans ce cadre somptueux, la couleur de l'eau si particulière du lac de Serre-Ponçon est incroyable. La deuxième boucle de natation se passe bien également malgré un souci d'orientation qui m'a fait dériver vers la gauche. Heureusement des canoés sont présents pour me remettre sur la bonne trajectoire et m'éviter de faire trop de distance inutile.

Je sors de l'eau en parfait état, je suis bien et je ne ressens ni douleur musculaire, ni vertige ou perte d'équilibre comme ça m'arrive parfois. Un rapide coup d'œil à ma montre qui affiche 1h16'03" confirme les bonnes sensations ressenties (temps officiel de natation : 1h18'24" et une 682ème place qui me conviennent parfaitement). J'aperçois ma femme et mes enfants qui m'encouragent sur le bord du lac, je leur fais signe moi-aussi avec le pouce levé pour les rassurer et leur dire que tout va bien. Je démarre une très longue transition car j'ai pris la décision de me changer intégralement et de me sécher avant d'enfiler une tenue spécifique pour le vélo avec cuissard, maillots et gants cyclistes. Je perds de nombreuses places pendant ces 9 minutes de transition mais ce n'est pas grave.

Me voici sur le vélo et la première des 4 difficultés du jour est déjà face à nous. La côte de Puy-Sanière et ses 6 kms à 6% de moyenne est une belle mise en jambe qui ne présente pas de difficulté particulière. J'avais repéré cette première boucle de 42kms dimanche et je sais à quoi m'attendre, je remonte de nombreux cyclistes sans avoir l'impression de m'employer. Il fait tout de même frais mais encore une fois le décor est somptueux et c'est avec un réel plaisir que je vois la route s'élever au dessus du lac avec le soleil levant. J'arrive vers Saint-Appolinaire quand j'aperçois mes parents qui sont sur le bord de la route pour m'encourager eux-aussi. Je leur fais signe rapidement et je garde mon rythme relativement cool pour ne pas griller mes forces. La descente arrive déjà, les routes sont propres et bien dégagées, les conditions sont idéales. Traversée du pont de Savine-le-Lac, l'eau est magnifique et le soleil est désormais bien levé. J'adore !

Tous les voyants sont au vert et je profite de cette belle journée... quand je m'aperçois que ma roue avant est à plat. Grosse désillusion. Je ne comprends pas comment j'ai pu crever sur de si belles routes, je m'arrête sur le bord et je démonte ma roue à la recherche d'un silex ou d'une pointe qui pourrait expliquer cette crevaison. Mais je ne trouve rien, j'ai beau inspecter plusieurs fois mon pneu à l'intérieur, à l'extérieur, puis ma roue, je ne trouve pas de trace. J'installe finalement une chambre à air neuve en espérant ne pas crever une nouvelle fois car j'ai déjà grillé un joker après moins de 40kms. Cette réparation et ces multiples inspections de ma roue m'auront coûté 15 minutes mais j'arrive à repartir après m'être fait doubler car des dizaines (des centaines ?) de cyclistes.

Mon état d'esprit change totalement à partir de ce moment, je suis envahi par des pensées négatives qui me perturbent. Je suis en colère, je me dis que ce n'est vraiment pas mon jour car ma dernière crevaison doit remonter à 10000 ou 12000kms. J'ai roulé tout l'hiver sur des routes en mauvais état, boueuses et pleines de cailloux sans crever mais c'est aujourd'hui que je crève alors que j'ai installé 2 pneus neufs et 2 chambres à air neuves début août. Je suis maintenant inquiet, je passe mon temps à regarder ma roue avant puis ma roue arrière avec toujours cette crainte de crever de nouveau. Bref, mon moral n'est pas au top et je vais mettre du temps à me remettre dans la course.

J'arrive à Embrun pour la fin de la première partie et je traverse une foule immense en entrant dans le rond-point en direction de Baratier. C'est impressionnant de voir un monde pareil, j'ai l'impression d'être sur une étape du tour de France. C'est à ce moment-là que je commets l'erreur de vouloir trop en faire pour tenter bêtement de rattraper le temps perdu sur ma crevaison. Comme pour évacuer la frustration rencontrée, j'appuie assez fort sur les pédales et je remonte beaucoup de monde. Erreur que je vais sans doute payer plus tard...

La route qui mène à Guillestre est sympa, je file ensuite dans les gorges du Guil sur des routes que je redoute. Je garde un souvenir assez douloureux de cette vallée que j'avais empruntée en 2013 quand j'étais en vacances dans la région et qui m'avaient épuisé avant même de débuter l'ascension du col d'Izoard. Mais je suis assez raisonnable et j'applique mon plan de course pour arriver frais au moment d'attaquer la principale difficulté du jour. Je suis alors dans mon élément, je monte tranquillement sur cette route mythique que j'adore. Je double plusieurs cyclistes en difficulté, mon rythme est correct et je ne souffre pas vraiment. L'ambiance est géniale, des supportes sur le bord des routes et d'autres à bord de voiture ou de camionnettes hurlent pour nous encourager. Je savoure.

La chaleur est désormais bien présente et j'arrive au sommet à 12h10. Je prends mon ravito perso, je recharge mes 2 bidons avec ma boisson iso et c'est parti pour la longue descente qui nous mène à Briançon. La descente n'est pas spécialement difficile, je fais attention à mes trajectoires et je ne prends aucun risque malgré une vitesse parfois élevée. Je repense aux conseils de mon Prez et je profite de tous ces kms gratuits qui permettent de récupérer sur le vélo.

Le retour depuis Briançon est conforme à l'idée que j'en avais : un vent défavorable venant du sud et des routes majoritairement en faux-plat descendant. Ce n'est pas la partie la plus intéressante du parcours jusqu'à ce que la côté de Pallon au 140ème km vienne réveiller tout le monde avec sa rampe de 2kms à 11,6% de moyenne. Le public présent nous encourage, nous sommes tous à l'ouvrage pour passer cette difficulté qui va laisser des traces. Je m'en sors plutôt bien et je me dis naïvement que le plus dur est fait et qu'il me reste moins de 50kms avant de poser le vélo. Autrement dit pas grand-chose en comparaison avec tout ce que j'ai déjà fait jusqu'à présent. J'ai hâte que ça se termine, je produis un effort trop important entre Saint-Clément et Embrun, je gère mal cette partie qui aurait dû me permettre de retrouver des forces avant la dernière difficulté à vélo puis la course à pied.

Nous entrons dans Embrun avec une petite côté qui me permet de croiser les meilleurs triathlètes qui sont déjà en train de courir, ça fait un peu mal aux jambes de se dire qu'ils ont une sacrée avance sur moi mais c'est le jeu. Je ne me décourage pas quand j'attaque la côte de Chalvet peu avant 15h00. Les pourcentages ne sont pas difficiles mais je suis désormais dans le dur, je n'avance plus beaucoup et je sens que j'ai la tête qui tourne. Je n'ai plus rien à boire dans mes gourdes car j'ai raté le dernier ravito avant d'entrer dans Embrun. Grosse, grosse erreur que je vais trainer jusqu'au sommet de cette "petite" côte. Les 5kms de Chalvet à 6% de moyenne n'ont rien d'impressionnants sur le papier, mais je suis tellement fatigué que je vais mettre 22 minutes à monter (à seulement 12,5 kms/h) avant de pouvoir enfin attraper 2 bidons.

Dernière descente très piégeuse sur un revêtement de mauvaise qualité. Des gravillons, des trous et des plaques d'égouts nous obligent à la plus grande concentration. Ce n'est pas le moment de tomber à quelques minutes de T2. Il est 15h30 quand je pose enfin mon vélo dans le parc, mes craintes d'abandon sur multiples crevaisons sont écartées et je vais pouvoir courir. Mes supporters sont au rendez-vous et m'encouragent chaleureusement. Mon temps officiel de 8h02'36" sur le vélo est proche de ce que je pensais faire même si je regrette encore cette crevaison et les 15 minutes envolées dès le début de la course. Je me change intégralement avant de débuter la course à pied et ma longue transition de plus de 9 minutes me permet de recevoir un petit massage des mollets par 2 kinés très sympas.

Je m'élance à l'assaut de ce marathon, mes jambes ne sont finalement pas si mal et je suis sur un rythme compris entre 5'15'' et 5'35'' au km. Bien sûr je ralentis sur chaque ravito pour boire et manger car je sais que la fin de course va être longue. Une première alerte avec des douleurs dans le ventre me fait un peu peur. Ce n'est pas insupportable mais je crains la suite de la course. La montée de la côte Chamois fait mal mais j'arrive à la passer en courant lentement et en doublant du monde. La traversée de la rue piétonne d'Embrun est un réel plaisir avec une ville entière qui soutient ses triathlètes. La descente qui suit passe bien, je cours sur un rythme correct (pour le moment) que je décide de maintenir tant que je le peux. Pour résumer, des jambes plutôt bien mais quelques douleurs au ventre quand je termine la 1ère boucle en 1h18 à 10,7 kms/h de moyenne. Je suis donc sur les bases d'un marathon en 3h55 comme j'ai pu le faire sur le ToursnMan en juin dernier. Du moins pour l'instant.

Car la 2ème boucle va beaucoup moins bien se passer. J'ai toujours ces douleurs au ventre qui me gênent un peu, mais je sens que mes jambes commencent elles-aussi à souffrir. Le très nombreux publics présents pour nous encourager est exceptionnel, j'ai déjà fait quelques triathlons mais je n'avais jamais vécu ça jusque là. Je m'accroche et je me résous à réduire ma vitesse. De toutes façons mes jambes ne me permettent plus de mieux courir. Le 2ème passage sur la côte Chamois est cette fois plus difficile et je dois m'employer pour ne pas marcher. La présence de ma famille est appréciable, ma femme, mes enfants et mes parents sont là pour me supporter. Mon père voit bien que je suis moins à l'aise et me demande comment ça va. Je lui réponds que ça va être difficile et que je vais avoir du mal. Il me reste encore 25kms à faire et je sens que la fin de course sera pénible. Fin de la 2ème boucle en près de 1h30 à 9,5 kms/h de moyenne. C'est beaucoup moins bien mais je fais ce que je peux.

Vient la dernière boucle, mes soucis au ventre ont pratiquement disparu mais je n'ai plus de jambes. Ça fait mal au moral de courir si lentement mais je l'accepte et je prends les kms les uns après les autres. J'ai de plus en plus de mal à repartir en courant après chaque ravito, je passe la côte Chamois en marchant et à partir de maintenant, je compte chaque pas en me disant que je me rapproche de la ligne d'arrivée. Le mental va être important, peut-être plus important que mes jambes qui ont définitivement disparu. Il me reste moins de 10kms et la descente pour sortir d'Embrun me fait souffrir comme jamais. J'ai les quadris en feu, j'arrive à peine à supporter le poids de mon corps sur chaque impact dans la descente. Mais je m'accroche et malgré toutes mes difficultés, je double encore du monde. Je double d'ailleurs des triathlètes qui n'ont pas encore de bracelet, j'ai donc 2 tours d'avance sur eux et environ 28kms. Franchement, je les plains et je n'aimerais pas être à leur place car la barrière horaires risque de les éliminer.

De fortes crampes apparaissent aux niveau des adducteurs et je dois m'arrêter pour tenter de m'étirer. Un bénévole arrive à mes côtés et me demande si je peux continuer ou s'il doit appeler les secours. Je lui réponds qu'il me reste moins de 6kms et que je devrais être capable de m'en sortir. Encore 4 ou 5kms, je suis en plein doute et je n'ai pas encore la certitude de gagner mon pari. Je peux encore exploser à tout moment et les nombreuses défaillances observées toute la journée ne sont pas là pour me rassurer. J'avance, ça fait un moment que je considère chaque ravito comme une étape vers la ligne d'arrivée. Quand j'aperçois le dernier ravito à moins de 2kms de l'arrivée, je prends mon temps pour bien m'alimenter, je bois, je marche en avalant quelques morceaux de bananes. Je cherche le peu de forces qu'il me reste pour relancer et repartir en courant pour la toute dernière partie de ma course. Ça y est, je savoure, j'ai enfin le sourire car je sais que je vais y arriver et qu'il ne peut plus rien m'arriver. Je tape dans toutes les mains tendues par les enfants sur le bord de la route, j'entends tous ces supporters m'encourager par mon prénom et me féliciter. La dernière ligne droite est là, le tapis bleu m'attend et je vais pouvoir savourer ce moment. Je cherche du regard ma famille pour partager ce moment d'exception avec eux. J'aperçois le chrono face à moi et je devine 13h59 et des secondes qui défilent. Une dernière foulée qui me semble presque légère et je passe la ligne juste avant les 14 heures symboliques.

J'aurai mis plus de 1h33 pour cette 3ème boucle avec 9,1 kms/h de moyenne. Mon temps total de course à pied s'élève à 4h20'40'' pour un gain de 140 places. Pas si mal malgré des sensations très contrastées sur ce marathon.

Mon temps total officiel pour cette magnifique journée est de 13h59'55'' pour une 352ème place. J'ai maintenant ma médaille de finisher autour du coup et le t-shirt tant convoité. Je me sens fatigué, j'ai du mal à récupérer même une fois la ligne d'arrivée franchie. Quelques frites et quelques verres de coca me font du bien. Le long massage proposé par les kinés me permet de retrouver des sensations avant de récupérer mes affaires et de rejoindre la voiture. Il fait désormais nuit et ma longue journée va s'achever. Je n'ai même pas le courage de conduire, je laisse le volant à Aurélie et je raconte la course à mes enfants qui sont debout depuis 4h00 ce matin.

Je suis très content de ma journée et particulièrement fier d'avoir réussi à terminer cette épreuve mythique. Je m'attendais à une journée difficile mais très sincèrement, je pense que j'avais sous-estimé l'exigence du parcours. Je n'étais pas impressionné avant de m'élancer sur Embrun car j'avais déjà terminé 2 fois le LD de l'Alpe d'Huez et je me sentais bien en montagne. De même, j'avais terminé le ToursnMan en juin dernier sans avoir eu l'impression de trop souffrir. Oui mais Embrun, c'est quand même autre chose ! Ça n'enlève rien au plaisir d'avoir terminé d'autres triathlons difficiles, mais ce n'est quand même pas la même catégorie d'épreuve.

Je sais que je reviendrai à Embrun dans quelques années. Je ne sais pas encore quand je reviendrai, mais cette épreuve est magique et l'ambiance est telle qu'on ne peut pas en rester là. J'essaierai de corriger les erreurs commises aujourd'hui : hydratation, plan de nutrition, gestion de l'effort sur le vélo, gestion des émotions... Et j'essaierai de construire toute ma saison sur cet objectif et de moins me disperser sur d'autres épreuves. Une préparation spécifique avec notamment un gros travail à vélo me paraît indispensable pour mieux réussir à Embrun.

Pour conclure, ce mois d'août 2018 restera à jamais gravé dans ma mémoire avec des souvenirs pleins la tête pour célébrer mes 40 ans sur l'épreuve qui m'a toujours fait rêver. Cette belle journée de sport a été faite de hauts et de bas mais j'ai toujours su garder le cap et profiter de l'ambiance et de la présence de ma famille présente à mes côtés pour m'encourager. J'ai rêvé de cette journée pendant longtemps et je l'ai vécue avec plaisir.

Pour l'ambiance, pour la beauté de cette ville et pour ce triathlon mythique et qui représente tant pour moi, oui c'est sûr, je reviendrai à Embrun !!