Première année de triathlon. Découverte d’une nouvelle discipline sans objectifs précis, si ce n’est tourner définitivement la page des blessures des dernières années et retrouver une bonne condition physique. Après des entraînements réguliers – merci à Claude au passage qui m’a fait abandonner ma technique de « crabe » en course à pied pour courir comme « un beau gosse » (vous aussi, vous les avez entendus ces mots !) –, je m’essaye alors à la compétition, sans sauter les étapes : XS de Fresnes en avril, S de Versailles et M de Bourg-en-Bresse en mai, S de la Rochelle et M de Deauville en juin où la nage en mer constituait une difficulté supplémentaire. 1,5 kilomètres dans une eau à 15°, accomplis certes sans briller, mais accomplis, alors qu’en début d’année, Daniel pourrait témoigner, j’étais plus cuit qu’un merlan frit au bout de 50 mètres en crawl ! Ah ! Qu’ils défilaient lentement les carreaux de la piscine… Comme pour tout, la persévérance paye et les progrès, à force de répétitions, sont réels. Et à force de répétitions, le plaisir des entraînements et de la course devient même un peu addictif. Daniel – à qui je peux glisser à l’oreille quelques remerciements pour m’avoir tout appris en natation (il faut dire que j’y avais aussi développé la technique du crabe : pattes vers l’intérieur, tête hors de l’eau, pinces flex…) – m’apprend un nouveau mot : la « bigorexie ». A vos dicos, si vous n’êtes pas encore passé au rythme modique d’un entraînement au moins par jour !

En bref, nouvelles disciplines, nouvelles sensations, nouveau vocabulaire (je découvre aussi les fantaisies tintinnabulantes des mots « slots », « négatif split » ou même « pullboy » ou « hydrodyamisme »). Un vrai novice. Mais ça me plaît. Je prends goût aux déplacements, à l’organisation pour les transitions, aux enchaînements pendant l’épreuve et décide, dans l’euphorie d’une dernière course « réussie – de vraies bonnes sensations à Deauville –, de finir mon année par un L, et tant qu’à faire, un qui vaille la peine, l’Alpe d’Huez : 2,2 kilomètres de natation dans le lac du Verney, 118 kilomètres de vélo avec 3300 mètres de dénivelé et 20 kilomètres de course à pied entre 1850 et 1950 mètres d’altitude. Une folie ! Mais qui ne fait pas ce sport pour repousser ses limites ? Et l’arrivée en vélo à l’Alpe d’Huez, ça fait rêver, non ?

préparation

Jeudi 2 août. Réveil à 5 heures du matin. Je décide pour ne pas avoir trop faim au moment du départ, prévu à 9h30, de préparer des pâtes la veille que je mangerais froide une fois garé à l’Alpe d’Huez. Arrivée 6h30. Le temps de déguster ce délicieux petit déjeuner et de préparer mes affaires, il est 7h. Je dépose mon sac pour la course à pied au poste 283 de l’aire de transition 2 et me mets en tenue de cycliste pour rejoindre le départ. 40 minutes de vélo, à 95% de descente, et je rejoins le lac du Vernay. Un joyau d’azur au milieu des impressionnants massifs de Belledonne et des Grandes Rousses. La centrale hydroélectrique est exceptionnellement arrêtée pour profiter de l’énergie produite par plus de 1000 nageurs inconscients qui ne savent pas encore comme la journée va être chaude, très chaude. S’il va faire plus de 30° dans la vallée cet après-midi, la contrepartie est une température clémente de l’eau du lac, annoncée à 18° ce matin au lieu des 14° habituels à cette saison. Je commence à sentir la tension de la course, chauffé par une foule de participants qui s’affairent, tous plus affutés les uns que les autres. En effet, sans entraînement sérieux, il n’est même pas pensable de participer à ce genre de course. La question se posera d’ailleurs, étais-je assez entraîné ?

Comme tous les concurrents, je commence à me mettre dans ma course, prépare précautionneusement mes affaires : maillot de vélo plutôt que celui de trifonction en raison des manches courtes et des poches, pas de manchettes à cause de la chaleur, de nombreux gels liquides dans les poches, sans oublier la préparation du sac d’affaires personnelles qui sera rapatrié à l’Alpe d’Huez pendant la journée. Tout prévoir, rien oublier ! Enfin, dans l’idéal, car comment prévoir ce que l’on ne connaît pas ? L’alimentation, l’hydratation, la durée de l’épreuve, la résistance à l’effort ou à la chaleur…  Beaucoup d’inconnus pour un novice de la longue distance… Mais je me dis que ça va le faire, j’ai déjà monté l’Alpe d’Huez en 1h15 à 14 ans, alors…

départnatation

Le speaker appelle les concurrents à se jeter à l’eau pour s’approcher de la ligne de départ. La corne de brume retentit à 9h30 pile alors que tout le monde n’est pas encore dans l’eau. Peu importe, j’y suis et je pars pris dans le roulis des nageurs-sprinters. J’appréhende un peu les 2200 mètres, je sais que ça va être long, pénible et qu’il va être difficile pour moi de bien nager ou de garder ma ligne. Je suis du genre à explorer tous les recoins du lac et à faire 500 mètres de plus que la distance indiquée ! Après quelques mètres en crawl sans pouvoir vraiment avancer, je décide de mettre la tête hors de l’eau et d’attendre un peu que ça parte. Puis je crawle, en essayant les trois temps de l’entraînement, sans vraiment les tenir. Je remarque à côté de moi un bonnet bleu qui nage la brasse et je me dis alors que non seulement il va aussi vite que moi, mais qu’en plus il a la chance de pouvoir contempler le lac. Je me dis aussi qu’il a une meilleure visibilité en brasse et qu’il ne va sans doute pas faire de distance en plus. Je décide donc de le suivre et nous passons la première bouée ensemble, soit 500 mètres à peu près parcourus. ça va être long, très long. Le virage me divertit un peu, d’autant plus que le soleil rayonne désormais devant moi et ne me gêne plus quand je sors la tête de l’eau. Je passe la deuxième bouée, mais en tournant j’ai perdu mon nageur repère,  qui est désormais dans l’éblouissement du soleil. Tant pis, je vais m’en passer et essayer d’allonger les bras et surtout de les garder dans l’alignement du corps, ce qui ne doit pas être le cas, car j’ai tendance à dériver à gauche. Mince, je fais une rechute, satané crabe, « sors de mon corps » ! Je finis la première boucle en même temps que les premiers pros qui, eux, finissent de nager, soit en 30 minutes. Mais je ne désespère pas, même si ce premier tour ne m’a pas laissé une impression agréable : je n’ai pas trouvé de rythme, j’ai senti mon corps balloté dans tous les sens, j’ai même eu l’impression que par moments il y avait des vagues… Je vais prendre mon mal en patience et continuer. Je nage alors cette fois-ci en deux temps, tant pis pour les trois temps répétés à l’entraînement, j’éviterai ainsi le soleil qui darde ses rayons sur ma gauche. Je m’adapterai en respirant de l’autre côté au retour. Cette technique fonctionne plutôt bien, je me sens mieux et décide même de mettre un peu plus de jambes, pour en finir plus vite. Résultat : 30 minutes pour la deuxième boucle. Même temps, pour des sensations très différentes ! Des bénévoles m’aident à sortir de l’eau et je rejoins l’aire de transition alors que le speaker annonce qu’aucun concurrent ne sera hors délai sur cette première épreuve. Pour qu’il fasse cette annonce, c’est qu’il ne doit plus y avoir que quelques nageurs dans l’eau. Encore de trompeuses impressions. Au final, je suis classé 892ème sur 1075.

Peu fatigué, je ne m’attarde pas à la transition mais fais bien attention à ne rien oublier, notamment en déposant ma combi dans le sac destiné aux affaires personnelles et à fermer celui-ci en espérant le retrouver à l’arrivée. Je mets mon maillot de vélo, mon casque, mes lunettes, mon dossard… Ces gestes qui étaient nouveaux il y a quelques mois et qui commencent à devenir des réflexes. Je prends ma monture et cours pour commencer la partie que j’affectionne le plus, le vélo. Sans suivre les conseils prodigués par le site de l’épreuve, je pars sur une vive allure, sans trop calculer. Je suis sûr de moi et pense alors que ma préparation à Annecy à faire des bornes et à grimper des cols a été suffisante. De toute façon, le vélo c’est mon affaire. Même dans la douleur, j’ai toujours trouvé les ressources pour finir. Je file alors jusqu’au pied du col de l’Alpe du Grand serre à près de 39 de moyenne. Je monte le col de la Morte sans difficulté, à 13 à l’heure et profite sans trop m’attarder du ravitaillement au sommet. Je ne calcule toujours pas et mange un peu n’importe quoi : des fruits, des barres, des gels… Un vrai novice. Je ne m’inquiète pas encore de la chaleur. Il y a de l’air, et je suis tellement heureux d’être là, dans ce paysage magnifique, où la forêt a laissé place à un vaste horizon, entre le massif du Taillefer et l’Alpe du Grand Serre. C’est sublime, j’en ai des frissons, d’être là, dans cette course, de pouvoir m’exprimer sur mon vélo au milieu des bontés de Dame Nature. Quelle chance ! Après cette euphorie passagère, je reviens à la réalité pour reprendre un bon coup de pédale jusqu’au ravitaillement de Valbonnais. Pour y parvenir, de longues descentes et au milieu le col du Malissol. 2-3 kilomètres de montée. ça passe tout seul. Décidément, je suis en jambes ! Je profite. Un cadeau sur la route, la merveille du viaduc de la Roizonne emprunté pour la première fois en vélo. Vertigineux !

alpe du grand serreviaduc

La joie ne me quitte pas et j’arrive à Valbonnais à 13h35. 4h05 de course. Je songe un instant que je pourrais peut-être arriver en moins de 9h !  Je décide toutefois de m’attarder un peu. Je me souviens des conseils « avisés » du site : « Mieux vaut prévenir que guérir ». À Valbonnais, c'est le ravitaillement à ne pas louper. » J’essaie le salé, jambon, petites tomates, mais aussi du gel liquide, des barres, du coca, de l’énergie drink, encore un peu n’importe quoi. Je ne sais pas vraiment de quoi j’ai besoin et je n’ai pas vraiment faim. Je repars. Je découvrirai le lendemain que j’étais alors classé 598ème. Une folle remontada !

alpe dhuez

Restent toutefois deux grosses difficultés, le col d’Ornon et l’Alpe d’Huez. Dès Entraigues, j’attaque le col d’Ornon. 600 mètres de dénivelé en 13 kilomètres. Une montée régulière à 3%, sauf les trois derniers kilomètres plus pentus. Mais la chaleur commence à être étouffante. Et les sensations, d’un coup,  commencent à être moins bonnes. Plusieurs concurrents doublés dans la journée reviennent sur moi. Je parle avec Mathieu, puis Aziz ou Benoît que j’avais dépassés fièrement le matin. Tous montent plus vite. Et à quelques kilomètres du sommet, je m’arrête. Je ne me sens pas bien. Le soleil me tape dessus et je n’ai plus de forces. Je commence même à avoir des crampes. J’essaie de m’étirer, de souffler, de boire. Je ne comprends pas bien ce qu’il se passe. J’ai chaud, très chaud. Je ne bois pas assez et paye une sévère déshydratation. C’est irréversible. Le mal est fait. Peut-être que je manque aussi d’entraînement. Pas assez d’enchaînements. Je ne connais pas trop la cause de ce qui m’arrive, mais c’est l’enfer. La chaleur, la douleur, le manque de force et quelques nausées. Je reprends mon vélo, mais n’avance plus. Si j’appuie trop fort, les crampes me brûlent et m’obligent à m’arrêter. Je parviens tant bien que mal au sommet du col où je m’allonge et demande aux bénévoles de m’aider. Ils me donnent de l’eau, du coca, des quartiers d’orange. Je tente de m’étirer les ischios et ça me lance dans les quadriceps. J’essaie alors d’étirer les quadris et là, ce sont les ischios qui me piquent atrocement. Rien à faire. Si ce n’est peut-être boire, et espérer qu’en tournant les jambes, ces satanées crampes disparaissent. C’est ce que je fais dans la descente du col d’Ornon et jusqu’au ravitaillement du pied de l’Alpe d’Huez. Je commence à être très inquiet. Plus très sûr de pouvoir finir avec ces deux jambes de bois. Le rêve des 9h tombe. Adieu la montée de l’Alpe d’Huez en 1h15, le semi en 2h, l’arrivée dans la première moitié du classement… Il est presque 15h45 au pied de l’Alpe et il me reste 5h15 pour finir. 15 kilomètres et un semi. ça devrait aller ! Mais je me traîne et monte tout en gérant les crampes. La course devient une tactique de survie. Comment réussir à finir ? Cette seule question qui ne me quitte plus. Monter doucement, très doucement, sans appuyer trop. Je ne quitte plus mon 34x29 et je parviens sans m’arrêter à quitter les trois premiers kilomètres très raides de l’Alpe. À la Garde en Oisans, ravitaillement, de l’eau, beaucoup d’eau. Une douche même, la tête, les jambes, tout le corps sous l’eau. Mais c’est trop tard. Les crampes sont là et ne me laisseront plus tranquilles, jusqu’au bout. Je ne peux que les gérer. Je monte assis, très doucement. 7 kilomètres à l’heure de moyenne. Et quand mes muscles commencent à se raidir, je descends de vélo, souffle, bois, attends un peu sans croire réellement que ça va passer.

vélo

D’autres sont à l’agonie comme moi. Assis sur un muret. Marchant à côté du vélo. Deux filles se baignent même dans une cascade sur le bord de la route. Je vis désormais la course de l’arrière. La déroute de l’Alpe d’Huez. Des coureurs à bout et qui ne vont trouver les ressources que dans le mental, lorsque le corps a dit « non » ! Je vois des ambulances sillonner la route, que j’imagine alors comme des vautours qui guettent les charognes à ramasser. Des défaillances, nombreuses, mais invisibles pour la tête de course ; et des no-finishers, plus de 200 ! C’est une épreuve et je le sais. J’arrête de réfléchir, et tout en gestion de crampes, j’atteins Huez. Nouvelle douche. A 3 kilomètres du sommet, j’arrive à doubler un autre agonisant avec qui je discute une minute. Il commence à ne plus être sûr d’arriver dans les délais. Il me parle de la fermeture du parc à vélo à 18h. Je n’avais plus pensé aux délais depuis la natation. 18h ! Mince ! Et la route qui devient plus pentue ! Depuis Huez, j’ai adopté une nouvelle stratégie. Rester en danseuse pour éviter les crampes. Et cela semble fonctionner. Enfin presque. Tout à coup, alors que je me dresse sur les pédales, ma jambe gauche se raidit. Je tombe presque. Je descends de vélo le plus rapidement possible et me jette à terre, les jambes dures comme du fer. J’attends que ça passe. Je suis au milieu de la route, allongé, et le chrono tourne. Ironie du sort, dix mètres plus haut, l’ambulance est arrêtée. Les infirmiers ne semblent pas s’inquiéter de mon état. Cela doit être finalement assez normal dans ce type de course ! Les crampes ne passent évidemment pas, mais je continue. De toute façon ma voiture et mes affaires sont en haut et il faudra bien que je rentre ! Je pousse le vélo. Il me reste 1 kilomètre, et moins de 15 minutes pour finir. Au niveau d’un replat à la station de l’Alpe d’Huez, un homme m’encourage. Il me dit que je suis arrivé, qu’il me reste quelques minutes et que je vais y arriver. Courage ! Je remonte alors en selle, gravis les derniers mètres et redescends en tournant les jambes jusqu’au parc à vélos. Il est 17h55, j’ai monté l’Alpe d’Huez en 2h12 et je suis désormais 787ème.

Une nouvelle étape s’offre à moi. Transition 2. Je pose le vélo et ouvre mon sac de course à pied. J’ai les pieds trempés et décide de changer de chaussettes. Crampes en mettant mes chaussettes. Puis d’un coup aux abdos. A droite, pour la chaussette droite, à gauche pour la chaussette gauche. J’ai réussi à arriver au sommet, mais dans quel état ! Est-ce bien raisonnable de continuer ? Est-ce possible ? Je reste allongé quelque secondes, assailli par les douleurs du corps et mon désespoir. Finalement, je tente une autre tactique. Je vais mettre mes chaussures debout. Les jambes, les abdos tiennent. Il me reste un peu moins de 3h pour courir 2O kilomètres. Courir, un bien grand mot. Dès le départ, je sens mes jambes se raidir. Je vais marcher. Ce sera plus raisonnable. La course à pied perd un peu de son intérêt. Je marche dans toutes les montées et, apprenant à dompter mon corps, je découvre que je peux courir, à faible allure, sur le plat et dans les descentes. Je mets 10 minutes au kilomètre, soit un peu plus d’une heure pour chaque boucle. Il faudra que j’accélère pour arriver dans les délais. Avant 21h. En 11h30 ! Après une promenade de deux tours, j’essaie de courir, plus longtemps, y compris dans les montées. J’ai repéré les passages ardus contre lesquels il ne faut pas lutter, et ceux, plus doux, que je peux franchir en courant. Ma course devient tactique. Gestion du corps, gestion du temps, gestion du mental. Une course toute intérieure, qui me détourne du paysage. Heureusement, le moral et le mental me tiennent jusqu’au bout. Et comme il faut arriver dans les délais, j’accélère. J’écoute un peu moins mes jambes, la tête prend le dessus. Je négocie le dernier tour en moins d’une heure et arrive presque à sprinter dans l’euphorie des derniers mètres.

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Le speaker m’annonce, je me vois sur l’écran géant, des supporters encore nombreux font vibrer les barrières et m’applaudissent. Je tape dans les mains des courageux qui sont venus soutenir même les derniers. J’en ai les larmes aux yeux. Etre allé au bout de ce combat, du mental contre le corps qui ne voulait plus et qui pourtant a trouvé les ressources de résister, à la chaleur, aux nausées, à la douleur, et à des émotions extrêmement fortes. Je suis finisher en 11h28. Dernier de ma catégorie. Avant dernier des finisher. 752ème.